Les compromis dans le couple

24/01/2024

Faire des compromis lorsqu'on est Asperger n'est pas chose aisée. En faire lorsque l'autre partie est neurodivergente, ce l'est encore moins. Malheureusement, nous avons pris conscience de nos conditions neurologiques respectives que très récemment. Si nous avions su plus tôt, nous aurions évité beaucoup de disputes, car souvent nous disions la même chose, mais avec des perspectives différentes et des mots différents.

Avant d'aborder l'objet de ce billet, j'aimerais expliquer ce qu'est la neurodivergence. Ce néologisme désigne une capacité neurologique particulière qui permet à la personne d'appréhender le monde avec un regard complètement différent des autres. La neurodivergence a été d'abord associée avec les troubles du spectre de l'autisme et le trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité. Aujourd'hui, ce concept englobe aussi toute personne qui a un mode de pensée différent, ce qui comprend les artistes, les inventeurs et les personnes qui sortent des sentiers battus (people who think outside the box en anglais). La neurodiversité, quant à elle, peut se définir comme un continuum entre le neurotypique (fonctionnement neurologique dit « normal ») et le neurodivergent. Depuis quelques années, la diversité neurologique est non seulement reconnue, mais aussi valorisée dans certaines entreprises ainsi qu'au sein de certains ordres de gouvernements.

Cette explication étant faite, on peut revenir à l'objet de ce billet. Un compromis consiste en un accord négocié comportant des concessions réciproques. L'adjectif « réciproques » constitue l'élément crucial d'un compromis. Chacune des parties doit renoncer à une chose importante pour elle, sans quoi il n'y a pas de compromis. J'aimerais ici faire une parenthèse : un compromis doit nécessairement être équitable. Autrement dit, les concessions doivent avoir des conséquences équivalentes pour les deux parties. Prenons l'exemple de l'achat d'une voiture. Il y a égalité lorsque chacun finance à parts égales l'achat et équité lorsque l'entente tient compte des moyens financiers de chacun. Malheureusement, on ne nous enseigne pas ce genre de choses à l'école.

Comme les finances constituent régulièrement le point d'achoppement dans les disputes, je me permets de faire ici une précision : trop souvent, la personne la mieux nantie s'estime lésée à tort par le compromis, car elle aurait à débourser davantage que l'autre. Elle cherche donc à imposer un accord visant l'égalité, quitte à alourdir le fardeau financier de la personne qu'elle aime prétendument le plus! Je trouve cette conception de la vie tellement nombriliste, individualiste, voire narcissique. Lorsqu'on est en couple, on devrait aimer l'autre comme soi-même.

Il est à noter que l'institution du mariage vise l'équité et non pas l'égalité. C'est ainsi que la contribution des époux peut prendre différentes formes, l'un contribuant par son salaire, et l'autre, par les travaux domestiques et les soins donnés aux enfants. Lorsqu'un mariage se termine par un divorce, la personne la mieux nantie peut malheureusement avoir la fausse impression de s'être fait avoir, car le patrimoine est alors divisé en parts égales.

Depuis quelques décennies, on assiste malheureusement à un éclatement des modèles familiaux équitables en Occident. On constate que plusieurs couples avec une disparité des salaires optent pour une contribution financière à parts égales. Cette situation est regrettable et affecte malheureusement surtout les femmes.

Pour en revenir à nos moutons, un accord sans réciprocité signifie systématiquement qu'il y a un gagnant et un perdant. Un tel accord génère habituellement un ressentiment envers l'autre. Chaque accord sans réciprocité vient alimenter un peu plus le ressentiment. Avec le temps, un déséquilibre s'installe, et une des parties peut avoir l'impression de faire énormément de sacrifices pour maintenir la cohésion du couple, voire le sauver. Petit à petit, le ressentiment se transforme en sentiment d'injustice, en aigreur, puis en animosité envers le gagnant. Lorsque la partie perdante prend conscience de tous ses sacrifices qu'elle a faits et les confronte à ce qu'elle retire de la relation, le constat peut être douloureux. Ça peut être le début de la fin!

Tant les Asperger que les neurodivergents ont beaucoup de difficulté à faire des compromis. Leurs cerveaux fonctionnent à une telle vitesse que le ton peut monter rapidement; chacun cherchant à convaincre l'autre de la légitimé de son point de vue.

Alors, que faire? Au fil des années, nous avons appris à composer avec cette problématique. Prendre conscience lorsqu'il y a de l'effervescence dans l'air est le premier pas, laquelle effervescence constitue le point de déclenchement des disputes. Au début, c'est difficile, mais avec le temps on y parvient relativement bien. Après en avoir pris conscience, il importe de trouver un moyen d'apaiser la tension. Trouver un mot pour faire rire l'autre est l'un des moyens les plus efficaces pour y parvenir. Imaginez-vous lancer à l'autre « toi, mords-toi le nez » lorsque la discussion commence à être tendue! Une autre solution consiste à prendre une pause ou à faire une promenade le temps de calmer le jeu. Une autre option consiste à remettre la discussion au lendemain ou au surlendemain le temps d'examiner le point de vue de l'autre et de chercher un compromis qui serait acceptable de part et d'autre. Cela dit, évitez de reporter la discussion trop loin dans le temps, car le statu quo devient alors la solution d'office.

Voici quelques pistes de réflexion utiles :

  • Quelles concessions seraient équitables pour l'autre en tenant compte de ses moyens financiers?

  • Quelles concessions êtes-vous prêt à faire?

  • Est-ce que le compromis auquel vous pensez en demande autant à l'un qu'à l'autre?

  • Quelles répercussions les concessions consenties pourraient-elles avoir dans l'immédiat et dans le futur?

  • Risquez-vous d'avoir des regrets?

  • Vos besoins immédiats et futurs seront-ils pris en compte?

  • Les concessions auront-elles une incidence sur vos finances et sur vos priorités? Dans l'affirmative, êtes-vous disposé à revoir votre budget et vos priorités?

  • Est-ce que ces concessions portent atteinte à vos valeurs fondamentales?

  • Avez-vous tendance à accepter des concessions non équitables pour faire plaisir, pour vous faire aimer ou pour préserver le couple?

  • Avez-vous l'impression d'être toujours perdant?

  • Avez-vous l'impression qu'il s'agit d'un sacrifice de plus? Dans l'affirmative, est-ce vraiment ce que vous désirez encore?

  • Ressentez-vous la pression de l'autre pour accepter des concessions non équitables? Est-ce le temps d'avoir une conversation franche et honnête, quitte à mettre fin à cette relation?

J'aimerais terminer ce billet en vous invitant à bien y repenser avant d'accepter un accord sans réciprocité ou avant de chercher à imposer un tel accord. Comme l'a si bien écrit Saint-Augustin :

« Celui qui aime l'iniquité hait son âme ».

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